« C’est une attaque contre le principe même de l’université »
- WIZO-Lausanne
- 8 mai 2024
- 3 min de lecture

Des activistes anti-israéliens occupent l’université, incitent à la haine contre l’État juif et font pression sur l’établissement. Une interview du professeur Jacques Ehrenfreund*
par Sophie Albers Ben Chamo 07.05.2024 16:24
Monsieur Ehrenfreund, à l’UNIL, des manifestants intimident des professeurs et des étudiants juifs. Comment vous sentez-vous ?
Je suis le fils de deux personnes qui ont vécu bien pire, et je suis capable de percevoir les choses avec distance. Mais je suis surpris. Je n’avais pas prévu cela de cette manière.
Il n’y avait aucun signe ?
J’enseigne à l’université de Lausanne depuis 15 ans, j’ai eu des centaines d’étudiants, et il n’y a jamais eu un seul problème. Chaque génération d’étudiants a exprimé ses bêtises radicales, cela a toujours été le cas. Mais que tant de collègues soutiennent cela alors qu’il est clair que ce sont des propos antisémites, cela m’étonne.
200 collègues doivent être concernés ...
200 ont signé une lettre de soutien, des professeurs, des assistants, des doctorants. Et ils ne veulent rien de moins que supprimer la différence décisive entre l’académie et la politique. De très nombreux collègues ont réagi en disant qu’il s’agit d’une attaque contre le principe même de l’université. Les professeurs sont là pour essayer de se rapprocher le plus possible de la vérité. Et voilà qu’arrivent ces gens qui ne reconnaissent même plus la différence entre science et politique. C’est cette politisation extrême qui est grave. Et elle est bien sûr particulièrement efficace lorsqu’on parle d’Israël ou des Juifs.
D’où vient cette radicalité ?
Les racines plongent dans le relativisme, chez Foucault et le postmodernisme français, où l’on disait qu’il n’y avait pas de vérité du tout, mais seulement des vérités, déterminées par le langage. Trente ou quarante ans plus tard, cela conduit à ce que, dans les sciences sociales, plus personne ne croit à la différence entre la politique et l’académie. C’est dangereux pour une démocratie ! Celle-ci a besoin d’un lieu où les gens sont payés pour chercher la vérité. Il est bien sûr naïf de croire que chacun d’entre nous y parviendra, mais nous devrions nous efforcer de comprendre un peu mieux le monde. Mais ces gens veulent changer le monde sans le comprendre. C’est comme Hegel qui dit que la philosophie a pour but de comprendre le monde, et Marx qui dit qu’elle doit le changer. Tout à coup, nous avons un nouveau type de marxisme. Ce qui est étonnant, ce sont ces tendances à mobiliser avec succès sur des thèmes juifs.
Pourquoi toujours Israël ? Qu’en est-il du Yémen, du Soudan, des Ouïghours en Chine ?
Pour eux, il n’y a pas eu une seule manifestation à Lausanne.
L’antisémitisme se cache aussi chez des étudiants suisses de 20 ans ?
C’est plus compliqué que cela. Je pense que ce n’est pas de l’antisémitisme, mais de l’antijudaïsme, la forme la plus primitive.
Et où l’a-t-on trouvé en 2024 ?
C’est un long héritage. Les jeunes n’en sont même pas conscients.
Vous allez à l’université aujourd’hui ?
Je n’en ai pas l’intention.
Pensez-vous que la direction de l’université va désormais se montrer plus ferme ?
L’université a maintenant un problème. Elle a joué l’apaisement et doit maintenant réagir. Le recteur m’a dit qu’il ne tolérerait pas les déclarations antisémites. Il a été lui-même complètement surpris et n’aurait jamais cru qu’une telle chose soit possible sur le campus.
Vous sentez-vous suffisamment soutenu ?
J’ai reçu beaucoup de soutien de la part de collègues, même de ceux que je ne connais pas du tout. J’ai donné une conférence publique avec mon collègue des sciences islamiques sur l’origine du conflit israélo-palestinien ...
Les manifestants ont voulu empêcher ...
Ce qu’ils n’ont pas réussi à faire. 600 personnes sont venues, c’était un énorme succès. On nous a remerciés et félicités en nous disant que c’était exactement ce qu’il fallait faire à ce moment-là. Alors que nous faisions simplement notre travail d’historiens, comme il se doit dans une université.

*Jacques Ehrenfreund est professeur à l’Université de Lausanne, titulaire de la Chaire d’histoire des Juifs et du judaïsme à la Faculté de théologie et de sciences des religions.




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