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Le journal de Sylvain Tesson : porter haut l'étoile (Extrait)

Dans son journal du mois, l’écrivain voyageur évoque son attachement à Israël et s’inquiète du retournement des consciences qui transforme l’État hébreu, victime sanglante, en coupable.

Par Sylvain Tesson

Publié le 18/11/2023 à 09:00


Suit la deuxième section de l'article...


Israël, terre arable

Yves Lacoste était un maître d'énergie et de vivacité intellectuelle. Géographe, il avait revivifié les études de géopolitique en France, fondé la revue Hérodote et forgé le concept des représentations sans lequel on ne pouvait comprendre, selon lui, la nature des conflits. Comment les adversaires se considèrent-ils ? À quelle source culturelle, spirituelle, psychique s'abreuve leur discours sur leurs amis et leurs ennemis ? J'avais suivi son séminaire pendant un an à l'université de Paris VIII-Saint-Denis. Il commençait l'étude des conflits par l'observation des cartes et l'achevait par la peinture des représentations. Il cheminait ainsi du sol au sentiment. J'avais réalisé sous sa houlette un mémoire de diplôme d'études approfondies (DEA) dont il m'avait inspiré le sujet : « Contribution à l'étude du problème de l'eau en Israël ». J'étais parti en Israël pendant cinq semaines, en 1996, après les attentats de Dizengoff, fort de sa recommandation. J'avais visité les kibboutz de Beer-Sheva et du Golan, rencontré les officiers qui commandaient les unités de protection des sources et des puits, participé au reboisement d'un versant près de Naplouse avec les volontaires du KKL, côtoyé le patron de Mekorot (la compagnie nationale de distribution de l'eau). Comparant la profusion des jardins aux collines cimentées par le passage des troupeaux, je m'étais souvenu de la formule d'un géographe français du début du XXe siècle, dans le genre chateaubrianesque : « Les Arabes ne sont pas les fils du désert, ils en sont les pères. »

Lacoste m'avait fait travailler sur les cartes d'état-major, celle de la commission Balfour, celles de 1947 et les plus récentes que voulait bien divulguer l'administration israélienne. Et nous nous étions rendu compte que l'emplacement des kibboutz, dont nombre de Palestiniens, d'Arabes et d'hommes politiques français contestent la légitimité, correspondait dans une importante proportion aux zones infectées par le paludisme au début du XXe siècle. Ces marécages à moustiques étaient vides d'hommes. Le sionisme avait fait baisser la fièvre malarienne et permis à l'homme de vivre en jardinier après avoir créé le jardin.

Les territoires bonifiés par l'énergie de quelques braves sont présentés aujourd'hui comme des édens spoliés par les Juifs. La terre « occupée » a été d'abord drainée, asséchée, labourée, irriguée, fertilisée. Toute récolte vient d'une semence. Les kibboutzim cultivent une terre qu'ils ont fait naître.

Il y a le droit du sol. On peut le réclamer. Il y a l'invention du sol. Plus difficile à réaliser. Devant les terres insalubres, deux solutions. La voie israélienne consiste à fructifier la lande ; la voie antisioniste, à revendiquer le jardin.

(...)




 
 
 

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